Philosophie et management. Quand la philosophie entre dans les entreprises.
Par Bernard Guévorts, consultant formateur. b.guevorts@authentis.be ; www.authentis.be Réalisé en 2009. 1/09/2009.
« Le monde de l’action a besoin de la philosophie et la philosophie a besoin du monde de l’action. Dans un monde en quête de sens, la philosophie dispose d’outils qui permettent d’appréhender le chaos et d’explorer des pistes pour donne r du sens. Elle est une manière de regarder le monde, couplée à une volonté d’accomplir des choses ».
Pierre Gurdjian, directeur Mc Kinsey (Trends-Tendances 4/9/2008, p.60)
Depuis quelques années, le monde des ressources humaines est en profonde évolution. Après des années de management par objectifs, axé sur la performance, le développement des compétences et du savoir faire, il semble que l’on redécouvre le management centré sur l’humain et le développement du savoir être. Fleurissent donc des livres qui nous révèlent ce changement de cap important : « Qui a piqué mon
fromage ? »1,
« Managez humain, c’est
rentable ! »2,
« Manager selon les
personnalités »3, « Intelligence émotionnelle et management »4, mais aussi des titres comme : « Le philosophe et le manager »5, « Manager avec la philo »6, etc.
Nous pouvons ajouter à cela le développement extraordinaire, ces dernières années, des neurosciences. Celles-ci nous montrent que le cerveau, loin d’être un organe figé, qui perd ses cellules et ses facultés dès que l’âge adulte est atteint, se révèle au contraire être d’une grande flexibilité. En effet, de nombreux travaux montrent que les apprentissages continuent à produire des changements dans des zones jusque là peu explorées du cerveau. De nouveaux neurones sont capables de faire de nouvelles connexions (neuroplasticité) et d’augmenter ainsi les performances de l’apprenant. De
nombreux travaux existent actuellement7 et certains ont été accomplis dans le domaine
des techniques spirituelles et philosophiques comme la méditation par exemple. Les auteurs observent que la concentration peut s’améliorer par la pratique et l’entraînement mental et que les cerveaux de moines entraînés ou de novices ont des zones actives
différentes8. Mathieu Ricard qui a participé à certaines de ces études nous en décrit
quelques résultats : « Ces travaux donnent des résultats significatifs sur le renforcement du système immunitaire, la diminution de l’anxiété, de la colère, de la tendance à la dépression, pour ne citer que cela, et puis sur de nombreux aspects cliniques, comme
l’accélération de la guérison du psoriasis ou encore la baisse de la tension artérielle. »9
Les neurosciences confirment ainsi que le cerveau, et en particulier le cortex préfrontal, serait en quelque sorte l’outil utilisé pour unifier et équilibrer l’ensemble de notre fonctionnement (mental, psychologique, comportemental et physiologique). Depuis des millénaires, des sages et philosophes nous disent que c’est à l’intérieur de nous-mêmes que se trouve la clé de notre liberté…
1 Johnson Spencer. Qui a piqué mon fromage ? Comment s’adapter au changement. Michel Lafon. 2000. 2 Martin Franck. Managez humain, c’est rentable ! Comment humaniser les relations professionnelles . De Boeck, 2008. 3 Fradin Jacques, le Moulec Frédéric. Manager selon les personnalités. Les neurosciences au secours de la motivation. Éd d’Organisation, Eyrolles 2006. 4 Kotsou Ilios. Intelligence émotionnelle et management. De Boeck 2008. 5 De Borchgrave Rodolphe dir. Le philosophe et le manager . De Boeck 2006. 6 Végléris Eugénie. Manager avec la philo. Éd d’Organisation, Eyrolles, 2006. 7 Voir par ex. sur Internet les articles de R. Davidson (University of Wisconsin Madison) : (http://brainimaging.waisman.wisc.edu/publications/publications.htm#Articles). 8 Brain: Neuroplasticity and Meditation, R. Davidson and A. Lutz. IEEE SIGNAL PROCESSING MAGAZINE [176] SEPT 2007 9 Ricard Mathieu, L’art de la méditation, Nil édition 2008.
2
Ce n’est cependant pas un processus naturel et cela doit s’apprendre jour après jour. On ne naît pas humain, on le devient disait déjà Erasme. Tous ces travaux en neurosciences renforcent l’idée que le « savoir être » et le « savoir faire » sont complémentaires et doivent faire partie d’une approche globale d’éducation et de formation. Donc, pour revenir à notre sujet, cela doit se retrouver aussi dans le management et la formation professionnelle. Nous en arrivons ainsi à une approche philosophique du management. Cette démarche est déjà en présente et coïncide avec le retour de la philosophie dans la société depuis les années 90. En France et en Belgique, des consultants proposent diverses approches basées sur la philosophie et sa méthodologie. Cette approche n’est cependant pas évidente, certains pensent que la philosophie n’a pas sa place en entreprise et il existe diverses barrières ou obstacles à son utilisation dans le cadre professionnel. L’objectif de cet article consiste donc à explorer et comprendre cette nouvelle tendance et à en évaluer l’apport. L’introduction de la philosophie dans le monde de l’entreprise peut, en effet, nous amener à nous poser de nombreuses questions : • La philosophie a-t-elle sa place dans l’entreprise ? • Quelles sont les résistances ou les blocages ? • Quelles sont les pratiques qui peuvent être utiles ? • Quel intérêt ont ces pratiques pour l’entreprise ? • S’agit-il vraiment de philosophie ? • Ne risque-t-on pas de détourner la philosophie de son sens premier ?
Certaines de ces questions faisaient l’objet du 8ème colloque sur les Nouvelles Pratiques Philosophiques organisé par l’association Philolab1 : « Philosopher en entreprise :
quelles méthodes pour quels apports spécifiques ? ». Cette réunion a eu lieu les 19 et 20 novembre 2008 au siège de l’UNESCO à Paris, à l’occasion de la Journée mondiale de
la Philosophie2. La publication des exposés dans la revue Diotime3 servira de base à notre réflexion.
Nous utiliserons également quelques ouvrages récents sur le sujet ainsi que notre propre expérience de consultant formateur. Evolution de la philosophie dans la société
La fin du 20ème siècle montre vraiment un regain pour la philosophie dans la société. Le coup d’envoi vers la popularité a sans doute été le lancement, en décembre 19924,
des premiers cafés-philo par le philosophe Marc Sautet. Entre 1995 et 1998, des initiatives similaires se sont reproduites partout en France et également en Belgique où
le premier café-philo a vu le jour à Bruxelles en septembre 19965.
D’autres initiatives ont émergé dans divers secteurs de la société française (dans les écoles, les prisons, les universités populaires, etc.).
1 www.philolab.fr. 2 Depuis 2002 l’UNESCO organise une journée mondiale de la philosophie chaque troisième jeudi de novembre. 3 Revue internationale de la didactique de la philosophie (éditée en ligne, académie de Montpellier www.crdp- montpellier.fr) 4 Au Café des Phares, place de la Bastille à Paris 5 Contributeurs à Wikipédia, « Café philosophique, » Wikipédia, l’encyclopédie libre, http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Caf%C3%A9_philosophique&oldid=39788381 (Page consultée le mai 17, 2009).
3
La France fait figure de leader dans le monde francophone par la présence déjà très forte de la philosophie dans l’enseignement et la culture. En Belgique, par contre, la philosophie n’a pas cette popularité et n’est présente ni dans l’enseignement primaire ni secondaire. Néanmoins des initiatives existent depuis plusieurs années dans les milieux professionnels et associatifs (ex : l’association PhiloCité créée dans la lignée des Universités populaires par un groupe d’enseignants et de chercheurs de l’Université de
Liège qui organise des ateliers philo et théâtre pour enfants)1.
Suite à ces développements, s’est ouvert déjà en 2001 un premier colloque de réflexion sur les « pratiques philosophiques innovantes ». Cette initiative allait se reproduire
chaque année depuis. Le colloque de 20082 portait spécifiquement sur « Philosopher en
entreprise : quelles méthodes pour quels apports spécifiques ? ».
Récemment, en France, un organisme de formation grand format3 a lancé trois
formations avec la philosophie comme axe principal. La philosophie est donc actuellement présente dans les entreprises avec des consultants qui proposent leurs services depuis plusieurs années déjà. Il nous semble donc intéressant d’aller voir de plus près ce qui est fait actuellement et ce que peut apporter la philosophie dans le cadre professionnel. La philosophie a-t-elle sa place en entreprise ? Beaucoup parmi les managers et les philosophes considèrent que la philosophie n’a pas sa place dans l’entreprise. Rodolphe de Borchgrave, consultant belge, paraphrase : « Ce sont deux mondes totalement étrangers l’un à l’autre, tant par leurs préoccupations que par leur style et leurs méthodes. Non seulement la philosophie et le management sont
des univers éloignés, mais ils doivent le rester »4.
Xavier Pavie5, ex grand manager et « nouveau » philosophe, fait part de son
expérience : « Je ne sais pas si je suis ou deviens philosophe aujourd’hui, mais il ne m’a pas semblé possible d’être philosophe pendant les quinze années où j’ai été manager ». Pour lui, la philosophie n’est pas présente dans l’entreprise ! Pour en arriver à cette conclusion, il revient à la définition de ce qu’est la philosophie. Il distingue deux formes : la « philosophie critique » et la « philosophie pratique » qu’il définit comme suit : « La première forme de la philosophie est fortement basée sur la théorie, sur la formulation, la critique des concepts et des systèmes de pensée. (…) La seconde forme de philosophie s’élabore sur la pratique concrète de celle-ci, une philosophie effective, pragmatique. Elle prend sens dans un art de vivre qui fut élaboré dès l’A ntiquité. (…) Ce qui, par contre, nous intéresse, c’est laquelle de ces deux philosophies se trouve dans l’entreprise ? Et nous croyons fondamentalement qu’il n’y en a aucune des deux, que la philosophie n’est à l’évidence pas présente dans les arcanes de l’entreprise. (…) La philosophie et l’entreprise sont dans une opposition indépassable, ils ne sont pas du
même monde »6. 1 Victoire magazine 23/5/2009, supplément du journal Le Soir. http://www.philosophie.ulg.ac.be/philocite/philocite.htm 2 http://www.colloquepratiquesphilo.org/ 3 Cégos (www.cégos.fr ) http://www.cegos.fr/formation-gerer-situations-difficiles-grace-aux-grands-pense/p-20097329- 2009.htm 4 De Borchgrave Rodolphe. La pensée par détour : valeur ajoutée et mode d’emploi en entreprise. L’expérience de l’ASBL «Philosophie & Management». Diotime avril 2009 N°40. 5 Pavie Xavier. Être philosophe ou manager. Diotime avril 2009 N°40. 6 Pavie Xavier. op. cit.
4
La vision de Xavier Pavie peut sembler péremptoire mais l’explication qu’il en donne est des plus réalistes : « Nous pensons que si la dichotomie est si forte entre la philosophie et l’entreprise, que si la philosophie n’a pas de préhension sur l’entreprise, c’est que celle-ci n’est tout simplement pas dans la Cité. L’essence même de la Cité repose sur une communauté de citoyens entièrement indépendante, souveraine sur les citoyens qui la composent, structurée par des lois. Elle ne peut accueillir un espace tel que l’entreprise. Erigée en souveraineté privée, autocratique, tenaillée par les crises sociales du chômage et de la pauvreté, l’entreprise est une sphère dont l’indépendance et la
liberté n’est pas ou n’est plus un axe de développement des individus »1.
Par contre, dit-il : « ceux qui font l’entreprise sont des collaborateurs, des individus, dont la conscience, si elle est déformée par les enjeux de l’entreprise, peut néanmoins être mieux préparée en amont de leur intégration en entreprise ». Là se trouve pour lui la place de la philosophie : dans la formation et la préparation des personnes qui font l’entreprise. C’est dans ce cadre sans doute, que Xavier Pavie vient de publier un ouvrage sur
« l’apprentissage de Soi »2. Cet apprentissage de soi se fait de manière continue et
infinie nous dit-il dans ses conclusions. Il propose comme outils les exercices spirituels qu’il explore à partir de Socrate jusqu’à Foucault . Cette position rencontre finalement celle des autres intervenants du colloque qui chacun avec ses méthodes donne aux participants à leurs séminaires des éléments pour mieux se connaître, se situer, trouver du sens… bref philosopher. Cela nous ramène alors à la philosophie dans l’entreprise. Quelles sont les résistances ou les blocages ? Comme nous l’avons vu avec Xavier Pavie, la philosophie ne va pas de soi avec l’entreprise. Tous ne sont pas attirés ni n’ont envie de philosopher. Cela est compréhensible et normal, cela ne fait pas toujours partie de la vie quotidienne et de la culture de la plupart des gens. Au niveau des obstacles, on retrouve donc la peur du langage de spécialistes. En effet, tous ne sont pas familiarisés avec le vocabulaire parfois très hermétique des philosophes contemporains. Certains doutent aussi de l’apport de cet exercice gratuit qui passe pour de « l’art pour l’art ». Ils estiment le processus inutile et certainement non urgent. Il y a mieux à faire… D’autres encore ont peur d’être manipulés et que cela cache quelque chose. Les obstacles sont donc surtout liés à une certaine ignorance de la philosophie et de ce qu’elle peut apporter au niveau individuel ou collectif. Clarifions donc ces aspects tant au niveau individuel que pour l’entreprise. Quelles sont les pratiques qui peuvent être utiles dans l’entreprise ?
Actuellement, dans les pratiques qui sont proposées, Claire de Chesse3 relève deux catégories de méthodes. Certains praticiens (E. Vegleris4, B. Benattar5, F. Housset6, …)
utilisent surtout le dialogue philosophique et « favorisent le questionnement, l’esprit
1 Pavie Xavier. op. cit. 2 Pavie Xavier. L’apprentissage de soi. Exercices spirituels de Socrate à Foucault. Eyrolles, 2009. 3 de Chesse Claire. Philosopher en entreprise : quelles méthodes pour quels apports spécifiques ? Diotime avril 2009 N°40. 4 Vegleris Eugénie. Un accélérateur de maturation : la « formation » philosophique. Diotime avril 2009 N°40. 5 Benattar Bernard. Philosophie du travail et médiations. Diotime avril 2009 N°40 6 Housset François. Socrate au travail !? Diotime avril 2009 N°40