Le but d’une recherche en sciences sociales
Pour les professionnels de la recherche, il s’agira de produire une connaissance scientifique (éléments nouveaux faisant progresser la discipline)
Pour des étudiants en formation, il suffira de :
– Faire le point d’une situation, l’analyser (démonter l’objet, trier, classer …) – Eclairer et comprendre le sens d’un événement, d’une conduite sociale ;
– Saisir plus finement les logiques de fonctionnement d’une organisation ;
– Réfléchir avec justesse aux conséquences d’une décision politique
– Elucider, comment des personnes ou des groupes perçoivent un problème (mise à jour des systèmes de représentations) etc…
Cependant, la rencontre “chercheur / objet de recherche” est toujours une histoire singulière ; elle s’inscrit dans les choix profonds du premier, ses expériences, ses engagements… De nombreux soucis seraient évités si les candidats chercheurs s’interrogeaient plus longtemps sur leurs motivations à choisir tel ou tel thème. On ne choisit jamais un thème par hasard ; cependant, il faut comprendre qu’une recherche, si elle commence bien avec une observation personnelle, une intuition, voire une conviction, doit prendre ensuite de la hauteur, du recul, de la distance…
Combien de recherches en travail social tournent en rond par ce que le chercheur a commencé avec une “réponse à priori” (à un problème non posé), toute la recherche consistant ensuite à “habiller” cette conviction et a démontrer qu’elle est juste.
Il est donc prudent d’interroger le choix d’objet de recherche dès le début sur deux axes : les caractéristiques du chercheur et les spécificités de l’objet d’étude. Mais c’est essentiellement la relation entre les deux qui peut se révéler source de difficultés. Il s’agira de répondre de manière explicite et authentique à deux séries de questions : l’une portant sur les caractéristiques de l’objet d’étude ; l’autre concernant les caractéristiques du chercheur (ou du groupe de recherche).
Les questions à se poser pour l’objet de recherche :
Quelle est l’ampleur de l’objet ? – Quelle est sa situation dans le champ des connaissances ?
Quelle est la signification sociale de l’objet
Quel est le moment social de la recherche ?
Quelles difficultés de traitement de l’objet peut on prévoir ?
Les questions à se poser pour le chercheur ou le groupe de recherche :
Quel type d’intérêt est porté à l’objet ? (implication – objectif implicite…) – Quelles sont les capacités du chercheur pour traiter cet objet ? (compétences)
Quelle est la position sociale du chercheur ?
De quelles ressources dispose-t-il pour étudier l’objet ? (temps – moyens de déplacement, budget, materiel informatique – accès à des sources de données… )
Le questionnement de départ
Contribution : Jean-Paul Jeannin
Toute recherche en sciences sociales commence donc par des constats ou une intuition (dont il faut savoir se distancier), ensuite il s’agit d’énoncer l’objectif de la recherche sous la forme d’une question de départ. Cette question se trouve imbriquée dans un grand nombre de questions parmi lesquelles il faut faire un tri. Par cette question, le chercheur tente d’exprimer le plus exactement possible ce qu’il cherche à savoir, à élucider, à mieux comprendre. La question de départ est le fil rouge de la recherche.
Pour remplir correctement sa fonction, la question de départ doit avoir un certain nombre de qualités de clarté, de faisabilité et de pertinence :
• Les qualités de clarté : précise – concise et univoque; • Les qualités de faisabilité : réaliste ; • Les qualités de pertinence : vraie question
Par ailleurs l’étude devra se fonder sur ce qui existe, (et non sur un idéal qui devrait exister), l’intention étant de comprendre ou expliquer le phénomène dans une optique non moralisatrice ou philosophique.
Dans les mémoires de fin d’études de formation professionnelle (notamment D.E.) dans lesquels il est demandé un projet professionnel, il est essentiel de distinguer les questions de type “comment faire pour…” (qui orientent vers une hypothèse d’action ou résolutive), des questions du type “comment cela fonctionne…” et “pourquoi est-ce ainsi…” (qui orientent vers une hypothèse de recherche compréhensive ou explicative).
Tout sujet de recherche destiné à éclairer l’action (diagnostic, recherche préalable au projet professionnel…), devra commencer d’abord par un questionnement explicatif (pourquoi), et aborder seulement le résolutif en deuxième lieu.
Au départ de toute recherche, il y aura donc toujours une question :
• Le racisme est-il plus fort dans certaines catégories sociales que dans d’autres ? Est-il différent
selon l’âge ?
• Les enfants des villes ont-ils un vocabulaire plus étendu que ceux des campagnes ?
• Existe-t-il un rapport entre le niveau scolaire des parents et celui de leurs enfants ?
• Un alcoolodépendant est-il accessible à la notion de contrat ?
La question permet de définir le thème, l’objet d’étude, le champ d’analyse :
• psychologique : relation propre à un individu, analyse d’attitudes, d’aptitudes, de perceptions
• sociologique : phénomènes relatifs aux groupes humains, sociétés
• anthropologique : phénomènes observés dans certaines ethnies, certaines civilisations
Exemples de questions de départ célèbres :
• L’égalité des chances devant l’enseignement a-t-elle tendance à décroître dans les sociétés
industrielles ?
• Quelle est l’incidence de l’inégalité des chances devant l’enseignement sur la mobilité sociale ?
Raymond Boudon : “L’inégalité des chances ; la mobilité sociale dans les sociétés industrielles » A. Colin Éditeur, Collection U. Paris, 1973).
• La lutte étudiante n’est-elle qu’une agitation où se manifeste la crise de l’Université, ou porte-t-elle
un mouvement social capable de lutter au nom d ‘objectifs généraux contre une domination sociale ?
Alain Touraine, F. Dubet, Z. Hégedus, M. Wieviorka “Lutte étudiante”, Éditions du Seuil, Paris, 1978.
Une question de départ présente
3 critères Clarté – Faisabilité – Pertinence
et 6 qualités 1. Précise (ni vague, ni confuse) 2. Concise (pas trop longue) 3. Univoque (ni embrouillée, ni « à tiroirs ») 4. Réaliste (en rapport avec les moyens)
5. Explicative (permettant de comprendre) 6. Travaillable (possibilité d’y apporter une réponse)
Travail du questionnement de départ
Commencer un travail de recherche en sciences sociale, impose cette première étape. Peu importe qu’on lui consacre une heure, une journée ou une semaine, pourvu qu’elle se fasse avec l’aide critique de collègues, d’amis, d’enseignants. Retravailler son questionnement de départ jusqu’à obtenir une formulation satisfaisante et correcte, est indispensable. Le résultat de ce travail n’occupera sans doute qu’une ou deux feuilles de papier mais il constituera le véritable point de départ de la recherche.
Procédure à suivre
1. Si la recherche est une commande (école, fin de formation), et que vous n’avez aucune idée de départ
Définissez le thème et lisez un ou deux ouvrages sur celui-ci (ouvrages de synthèse ou mieux articles de synthèse) Repérez les zones de tension ou de contradiction Consultez des professionnels du sujet
2. Si vous commencez avec une intuition ou des constats de terrain ou si vous avez terminé le point n° 1
Listez toutes les questions qui se posent à vous et classez les en trois catégories :
questions simples dont les réponses se trouvent quelque part sur le terrain – questions théoriques générales – questions complexes dont personne ne possède la réponse a priori
Votre question de départ se trouve probablement dans la troisième liste.
3. Formulez un projet de question de départ
testez cette question de départ auprès de votre entourage, de votre formateur guideur, et professionnels concernés, pour vérifier ses qualités de clarté, de précision, et qu’elle est comprise de la même manière par tout le monde, – vérifiez si elle possède également les autres qualités et critères énoncés ci-dessus, reformulez-la en tenant compte des remarques qui vous ont été faites.
L’exploration : lectures et entretiens exploratoires
Contribution : Jean-Paul
Jeannin
Le projet de recherche est donc momentanément orienté par un questionnement de départ, il s’agit maintenant de se décentrer de la vision initiale (forcément limitée). Un recueil d’information sur l’objet étudié va permettre de trouver différentes manières de l’aborder, avec ses multiples dimensions. L’exploration va ainsi permettre d’ouvrir les contenus du champs de travail, grâce à deux approches souvent menées en parallèle : d’une part un premier niveau de lecture et de recherche documentaire, et d’autre part des entretiens non directifs ou d’autres méthodes d’investigation sur le terrain (on pourrait parler de pré-enquête
pour cette phase exploratoire).
Les lectures
Les lectures préparatoires servent d’abord à s’informer des recherches déjà menées sur le thème du travail et à situer la nouvelle contribution envisagée par rapport à elles. Grâce à ses lectures, le chercheur pourra en outre mettre en évidence la perspective qui lui paraît la plus pertinente pour aborder son objet de recherche.
Le choix des lectures demande à être fait en fonction de critères précis :
• liens avec le questionnement de départ • dimension raisonnable du programme de lecture • éléments d’analyse et d’interprétation • approches diversifiées (disciplinaire, par supports : ouvrages, revues, internet…) • temps disponible pour la réflexion personnelle, les échanges de vues, l’écriture.
De plus, la lecture proprement dite doit être effectuée à l’aide d’une grille de lecture appropriée aux objectifs poursuivis. Enfin, des résumés correctement structurés, sous forme de fiches de lecture, permettront de dégager les idées essentielles des textes étudiés et de les comparer entre eux.
Les entretiens exploratoires
Les entretiens exploratoires complètent concrètement les lectures ; ils permettent au chercheur de prendre conscience d’aspects de la question, absents de sa propre expérience et de ses lectures. Pourtant, ils ne peuvent remplir cette fonction que s’ils sont peu directifs car l’objectif ne consiste pas à valider les idées préconçues du chercheur, mais bien à en construire de nouvelles fidèles à la réalité du terrain.
Les fondements de la méthode sont à rechercher dans les principes de la non-directivité de Carl Rogers, mais adaptés en fonction d’une application dans les sciences sociales. Trois types d’interlocuteurs intéressent ici le chercheur : les spécialistes scientifiques de l’objet étudié (chercheurs – enseignants), les témoins privilégiés (professionnels – associatifs…), et les personnes directement concernées (public – usagers – bénéficiaires…).
Attitudes à adopter au cours d’un entretien exploratoire
• poser le moins de questions possible
• intervenir de manière aussi ouverte que possible
• s’abstenir de s’impliquer soi-même dans le contenu
• veiller à ce que l’entretien se déroule dans un environnement adéquat
• enregistrer les entretiens. En cas de prise de notes, prévoir un temps de travail aussitôt après l’entretien, pour mettre les notes en forme (trier, classer les idées), et les compléter de mémoire éventuellement.
L’exploitation des entretiens est double
D’une part, le discours entendu sera utilisé directement en tant que source d’information ; d’autre part, son interprétation en tant que processus doit rendre compte de ce que l’interlocuteur exprime sur lui- même sans que cela lui soit toujours perceptible. Les entretiens exploratoires sont souvent mis en œuvre en même temps que d’autres méthodes complémentaires, telles que l’observation et l’analyse de certains documents (compte-rendus – rapports…). Au terme de la phase exploratoire, le chercheur est souvent amené à reformuler sa question de départ en tenant compte des enseignements de ses lectures et des entretiens.
Reformulation de la question de départ
Il s’agit de confronter la question de départ aux informations recueillies au cours de la phase exploratoire et de l’adapter éventuellement au développement de la réflexion issue des apports de celle-ci. Cette restructuration de la question de départ se conçoit en trois temps :