TD EXPOSE LETTRE D’ERASME
Introduction
Le XVème siècle a vu naître l’imprimerie qui marque l’entrée dans une véritable révolution de la communication. Avec la fin de différentes crises qui ont caractérisé les siècles précédents, se développent des échanges nouveaux et plus nombreux. Parallèlement, l’invention de Gutenberg permet une plus large diffusion d’ouvrages dont la demande augmente. Cette prospérité occasionne l’essor de l’imprimerie et par voie de fait celui des imprimeurs. Par conséquent, ceux-ci deviennent avec les traducteurs (la plupart des ouvrages publiés étant alors des traductions et non pas des créations à proprement dit) des figures indispensables à la société et notamment à la vie culturelle de l’époque.
Le document que nous allons étudier est une lettre adressée à un imprimeur vénitien, Alde Manuce dit Alde l’Ancien, connu pour ses éditions des chefs-d’œuvre de l’antiquité notamment grecque. Il joua un rôle fondamental dans la diffusion de la culture humaniste en Italie. L’auteur de cette missive, rédigée à Bologne le 28 octobre 1507, n’est autre que le célèbre humaniste et théologien néerlandais, Didier Erasme, qui a cherché à travers de nombreux travaux un retour vers l’Antiquité, notamment via des traductions en grec et en latin. De façon plus large, il a voulu concilier l’étude des Anciens et les enseignements de l’Évangile. Son but était de rendre ces œuvres accessibles au plus grand nombre. Il rédige cette lettre lors d’un de ses voyages en Italie, où se situe notamment Venise, pôle des Arts et de la communication → rayonnement mondial.
Analyse-détaillée: Des lignes 1 à 6 : Erasme fait un éloge dans lequel il flatte vivement, sans réserve le travail d’Alde Manuce. Des lignes 6 à 14 : Erasme interroge Alde Manuce quant à ses projets futurs. Des lignes 14 à 21 : Erasme annonce qu’il a joint à la missive deux traductions dont il vante la valeur en citant plusieurs amis communs qui les ont » grandement approuvé ». Des lignes 21 à 36 : Erasme explique que si la traduction est remarquable, l’impression au contraire est médiocre et dessert son travail. L’objet de la lettre est ici clairement exprimé: Erasme voudrait que Manuce réimprime ses œuvres. Des lignes 37 à 40 : Erasme demande finalement si Alde Manuce possède dans sa boutique des auteurs peu connus avant de lui dire de rendre l’exemplaire des tragédies à celui qui lui apporté s’il refuse de les réimprimer.
A la lecture de ce document nous pouvons nous demander quels rapports ambigus Erasme entretient-il avec Manuce ?
Afin de répondre à cette question nous nous intéresserons dans un premier temps à la relation amicale qu’Érasme entretient avec Manuce et les intellectuels de »leur monde » puis au fait qu’ils cultivent les mêmes désirs et ont des buts en commun. Enfin nous nous demanderons si cette relation entre imprimeurs et auteurs est d’égal à égal. I. Une relation amicale
A. Témoignage affectif de la part d’Érasme.
Erasme exprime clairement une certaine sympathie pour Alde Manuce mais surtout une vive admiration. Il emploie ainsi des expressions telles que « très savant » (l.1), « ton génie » (l.3), « ton éminente science » (l.3), « tout l’éclat apporté par toi » (l.1) pour exprimer toute la fierté qu’il éprouve en étant son ami. De plus Erasme inscrit déjà l’imprimeur italien dans la postérité, il est ainsi certain que « le nom d’Alde Manuce volera jusque dans le plus lointain avenir dans les bouches de tous ceux qui sont initiés au culte des lettres » (l.5) et que « [sa] mémoire sera telle qu’à présent [sa] réputation » (l.6-7). Erasme dans cette lettre dresse un portrait très flatteur de son destinataire, qui nous parait alors à nous lecteurs extérieurs, désintéressé, soigné et intelligent. On ressent une confiance et un respect très grand de la part Erasme qui ne tarit pas d’éloges sur Manuce dont la « finesse sans égale » (l.3) ne finit pas de l’impressionner. Le traducteur écrit même à la fin de sa lettre qu’il ne lui veut que du bien. Le célèbre humaniste se permet même de demander certains ouvrages à l’italien, ainsi il lui écrit « je me demande ce qui t’empêche de nous avoir donné depuis longtemps le Nouveau Testament » (11-12) ou encore « je souhaite que tu nous donnes un Paul d’Egine» (l.11). Il cherche aussi à se renseigner sur ses nouveautés, ses projets futurs. « J’aimerais savoir quels ouvrages de médecine tu vas imprimer » (l.10) + dernières phrases -> réel intérêt pour Manuce.
Transition (I.A et I.B): On observe donc une réelle solidarité entre ces deux hommes, mais celle-ci s’étend en fait à l’ensemble du monde des Arts (quand ils font partis des mêmes courants de pensées évidemment). On peut alors parler d’une République des Lettres.
B. La République des Lettres.
Cette expression désigne depuis la Renaissance un espace virtuel qui transcende les entités territoriales et réunit une communauté de lettrés à travers des traces écrites et des rencontres. Les valeurs communes sont véhiculées au moyen de lettres et de voyages et la langue dont on se sert est le latin. C’est un véritable échange de connaissances et d’informations qui s’effectue entre eux. Les lettrés de l’époque: humanistes, imprimeurs, traducteurs s’écrivent et se rassemblent -> tout le monde est relié à tout le monde
-> C’est pourquoi Erasme nomme les gens sans expliquer qui c’est car il sait que Manuce les connait. On peut parler d’un véritable réseau. Leurs relations sont fondées sur l’échange, la confiance ainsi Erasme demande à Manuce d’éditer ses traductions et n’hésite pas à montrer que leurs relations communes ont salué son travail. C’est un cercle très fermé -> « notre ordre » (l.13), « tous ceux qui sont initiés au culte des lettres » (l.6), « tes amis aussi bien que les miens » (l.16). Entre tous les intellectuels, il y a un réel intérêt de l’autre. + Dernières phrases où il explique qu’il veut communiquer à des savants anglais des ouvrages qui pourraient être intéressants. Véritable solidarité. Les hommes, les livres et les lettres circulent dans tous les sens.
Transition (I. et II.): La relation amicale entre Erasme et Manuce semblent donc évidente dans la mesure où d’une part Erasme fait un véritable éloge de l’imprimeur vénitien mais aussi parce qu’ils font tous les deux partis de la République des Lettres, ce cercle prisé d’intellectuels qui entretiennent de bonnes relations. Nous allons que cette bonne entente entre les deux hommes tient également au fait qu’ils cultivent les mêmes désirs.
II. Deux personnages qui cultivent les mêmes désirs.
A. Une quête de notoriété. Au XVe s apparaît des librairies où l’on peut acheté des livres, ce qui est une nouvelle motivation et opportunité pour les traducteurs et les imprimeurs de se faire connaitre. L’aspect commercial ne prime pas encore sur le véritable atout de livre à cette époque, à savoir la notoriété. Parmi le grand nombre d’hommes illustres qui ont honoré, la profession d’imprimeur, quelques personnalités se distinguent car ils personnifient, en quelque sorte, toutes les gloires de l’imprimerie.
La notoriété d’Alde Manuce est fondée sur plusieurs points : Il s’établit à Venise en 1489, il n’a aucune connaissance de l’imprimerie mais cette difficulté ne l’arrête point. Pourquoi ? Il savait que les livres manquaient à ceux qui voulaient apprendre que, dans ces temps, si voisins de l’origine de l’imprimerie. Alde Manuce imprime des volumes de poches, moins chers et plus pratiques : « Le volume ainsi serait des plus minces, et la chose réalisée à peu de frais » l.26 BUT : Désireux de faire partager ses goûts en matière littéraire et ses idées notamment humanistes Ses livres qui sont destinés aux lettrés, aux étudiants afin qu’ils puissent consulter facilement et qui ainsi, avaient d’avantage de chance d’être lus. Le principal intérêt de ce nouveau caractère est d’ordre économique : « grâce non seulement à ton art et à tes impressions d’une finesse sans égale, mais aussi à ton génie et à ton éminente science » En 1500, déjà 20 millions d’ouvrages ont été imprimés Diffusion permise par le fait qu’on se met à étudier les langues anciennes, non seulement le latin mais aussi le grec et parfois l’hébreux. La notoriété d’Erasme est fondée sur plusieurs points : Sa révolte contre la discipline et la souveraineté de la scolastique C’est en théologie avec son Manuel du soldat chrétien(1504) qu’Erasme devient une figure de proue de l’humanisme. Sa notoriété nouvelle fait d’Erasme le point de convergence de toutes les sollicitations des grands d’Europe. Erasme défend rigoureusement ce qui constitue ses plus grandes richesses : l’indépendance d’esprit et la liberté de mouvement.
Façon de rechercher leur notoriété ensemble « j’estimerais… peu de frais » Emploi du mot « opportun » = est ce que cela va apporter quelque chose à Manuce + aspect commercial à développer (« peu de frais » + « prix raisonnable »). On voit dans le texte la volonté d’Erasme de se faire un nom à grâce aux talents de Manuce : « Car pour ce qui concerne la gloire, il n’y a aucun doute que le nom d’Alde Manuce volera jusque dans le plus lointain avenir dans les bouches de tous ceux qui sont initiés au culte des lettres » Afin de se faire connaitre, Erasme va multiplier les voyages dans une partie de l’Europe en Italie, en Angleterre, aux Pays Bas, en France et en Suisses. TRANSITION : Erasme et Manuce semblent donc finalement se rejoindre non seulement dans le fait qu’ils montrent clairement leur désir de notoriété mais aussi dans le fait qu’ils veulent tout deux diffuser leurs idées humanistes.
B. Permet la diffusion d’idées
Notamment idées humanistes : L’humanisme est un courant de pensée qui apparaît pendant la Renaissance. Il place l’homme et les valeurs humaines au-dessus de toutes autres valeurs et tire ses méthodes et sa philosophie de l’étude des textes antiques. Pour certains humanistes, la parole divine doit être accessible à toute personne, quelles que soient ses origines, sa langue (traduction de la Bible par Erasme en 1516) ou sa catégorie sociale. Humanisme => position philosophique qui met l’homme et les valeurs humaines au-dessus de toutes les autres valeurs + tire ses méthodes et sa philosophie de l’étude des textes antiques. Par le biais de l’imprimerie Erasme et Alde Manuce vont valoriser ce mouvement afin de diffuser leurs idées.
Le retour à l’Antiquité. Les grands imprimeurs humanistes du XVIe siècle tels qu’Alde Manuce se caractérisent par un retour à l’Antiquité classique avec une volonté de retrouver le texte intégral et authentique « J’ai souvent souhaité dans mon cœur, très savant Manuce, que tout l’éclat apporté par toi aux deux littératures, grecque et latine… » l.2 A plusieurs reprises, ils montrent leur désir de diffuser ces idées : « tu t’occupes de faire connaître les bons auteurs » Véritable attente, ici des lettrés. « J’apprends que Platon, que tous les lettrés attendent déjà avec impatience, s’imprime chez toi en caractères grecs. » l.9 Volonté d’Erasme de diffuser ses idées humanistes à travers la publication de ses œuvres, une volonté soutenue par Alde Manuce.
III. Et tout de même, une supériorité marquée de l’imprimeur sur le traducteur.
A. Une flatterie intéressée.
l1 à l9 → véritable flatterie d’Erasme à Alde Manuce. Erasme montre clairement qu’il définit M. comme étant le meilleur des imprimeurs. « Tes impressions d’une finesse sans égale » l.3 Pas un hasard si cette flatterie est effectuée aux premières lignes de sa lettre. BUT: Convaincre Manuce d’imprimer ses œuvres dans ses caractères. Après avoir flatté l’égo de Manuce, Erasme va cette fois flatter son propre travail. « deux tragédies traduites par moi avec grande audace » l14 → On peut supposer qu’Erasme fait ça dans le but de convaincre Manuce du fait que ses œuvres sont à la hauteur des chefs- d’œuvre d’ores et déjà imprimés par Manuce qui lui valent d’ailleurs sa réputation. Ensuite; Erasme explique que le travail d’impression de Bade fait de l’ombre aux « audacieuses » traductions qu’il a effectué. Réputation du traducteur en lien direct avec la qualité de l’impression. L’édition réalisée par Bade contient trop d’erreurs=> pas encore division du travail-> fiabilité moyenne. Finalement, toute la phase qui précède la ligne 24 peut certainement être considérée comme une phase de « préparation dont le but est d’amener Manuce à accepter la requête d’Erasme. Sorte de supplication implicite. TRANSITION : Dans cette lettre Erasme fait une flatterie définitivement intéressée dans la mesure où il cherche à obtenir de Manuce qu’il édite ses tragédies. Erasme se positionne en fait en supplicateur, il ne peut pas agir sur les choix de Manuce. En cela, nous pouvons considérer que la relation entre les deux hommes est menée par Manuce, par l’imprimeur qui est seul maître de ses impressions.
B. Un imprimeur seul maître de ses choix.
Le choix de l’impression revient à l’imprimeur. → Relation qui n’est pas d’égal à égal. Ce sont les conditions et le bon vouloir de l’imprimeur qui prime. Au XVe s, Manuce est l’un des imprimeurs qui réalise les meilleurs impressions → « en vogue » Comme Erasme le dit; c’est Manuce qui serait capable de rendre les œuvres d’Erasme « immortels » l24. Ainsi, quand Erasme écrit « Je me demande ce qu’il t’empêche de nous avoir donné depuis longtemps », il montre bien cette sorte d’impuissance face aux choix effectué par Manuce quant à ses impressions. Ce qui explique d’ailleurs qu’Erasme ne puisse que « souhaiter » que Manuce effectue certaines traductions « J’aimerais savoir quels ouvrages de médecine tu vas imprimer, et combien je souhaite que tu nous donnes un Paul d’ Egine » l10.
Conclusion
Pour conclure, nous pouvons dire que cette lettre relate plusieurs aspects de la relation entre Erasme et Manuce, et plus largement, entre les auteurs et les éditeurs. SI cette relation se révèle dans un premier temps être amical, on prend rapidement conscience, si l’on prend le temps de lire entre les lignes, que la relation entre E. et M. est une relation de dépendance dominé par M même si Erasme le dissimule plus ou moins.
Finalement, nous pouvons dire que cette lettre est à l’image des relations tumultueuses basées sur de nombreux faux semblants entre éditeur et édité, ce qui pose la question de savoir si cette relation est resté la même, ou si au contraire, elle a évolué dans le temps.
L’éditeur Pierre Nora donne un élément de réponse quand il écrit : « Hier venait me voir un grand autour avec trois cent pages qu’il avait couru chez lui corriger au premier haussement de sourcil involontaire qu’il avait cru apercevoir, en s’excusant de vous avoir montré ces pages sous une forme imparfaite. (…) Aujourd’hui, l’auteur exige contrat et gros à-valoir avant d’avoir écrit une ligne, remet son manuscrit avec retard, finit par apporter
triomphalement six cents pages. Six cents pages qu’il faut récrire sans en avoir l’air ou en négociant péniblement. » Etc. etc… Pierre Nora suppose donc ici qu’il y a eu au cours des siècles une sorte de renversement de situation, que ce n’est plus aujourd’hui l’éditeur qui est supérieur à l’édité, mais davantage l’inverse.