La thèse du roman, si tant est qu’il en ait une, est manifestement fort ambiguë, car à droite comme à gauche, Zola fut également loué et critiqué. Le succès comme le scandale reposaient sur un malentendu. Les lecteurs bourgeois qui se réjouissaient de voir confirmé leur dégoût pour le peuple abject pouvaient condamner cependant la bassesse du style. À l’inverse, les amis du peuple, qui reprochaient à Zola l’image véritable, mais dégradante qu’il donnait du prolétariat, pouvaient y voir au contraire un discours de révolte face à la misère. En effet, Zola, dans sa préface, condamne plus la misère que les misérables, et selon lui, la déchéance morale est le corrélat inévitable de la déchéance sociale.
V. Les mots et les choses
« La forme seule a effaré. On s’est fâché contre les mots. Mon crime est d’avoir eu la curiosité littéraire de ramasser et de couler dans un moule très travaillé la langue du peuple. Ah ! La forme, là est le grand crime ! […] N’importe, personne n’a entrevu que ma volonté était de faire un travail purement philologique*, que je crois d’un vif intérêt historique et social. » Zola, en effet, a recréé dans son roman un parler populaire et argotique. Assommoir, par exemple, désigne un bistrot. Brûlot, canon, rogome, riquiqui ou schnick relèvent du champ lexical de l’alcool. Cette langue, d’ailleurs, annonce le Voyage au bout de la nuit de Céline. En général, le style vise à la précision crue. Mais lorsqu’il évoque l’alambic, cette machine infernale, il devient quasi fantastique* ou expressionniste*, pour exprimer la tragédie banale du peuple de Paris.