L’Ennemi Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage, Traversé çà et là par de brillants soleils ; Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage, Qu’il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils. Voilà que j’ai touché l’automne des idées, Et qu’il faut employer la pelle et les râteaux Pour rassembler à neuf les terres inondées, Où l’eau creuse des trous grands comme des tombeaux. Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve Trouveront dans ce sol lavé comme une grève Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ? – Ô douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie, Et l’obscur Ennemi qui nous ronge le cœur Du sang que nous perdons croît et se fortifie Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Spleen et idéal, X, 1861Charles Pierre Baudelaire est né à Paris le 9 avril 1821 et mort le 31 août 1867 dans la même ville. Il est aujourd’hui reconnu comme un écrivain majeur de l’histoire de la poésie française. Son œuvre la plus importante est les Fleurs du mal, un recueil de plusieurs poèmes. Dans son recueil, il veut démontrer les liens entre le mal et la beauté, le bonheur et l’idéal inaccessible (À une passante), la violence et la volupté (Une martyre). Avec en plus des poèmes graves (Semper Eadem) ou scandaleux pour l’époque (Delphine et Hippolyte), il a exprimé la mélancolie (Mœsta et errabunda) et l’envie d’ailleurs (L’Invitation au voyage). Il a aussi montré la beauté de l’horreur (Une charogne).
Épreuve corrigée de la main de l’auteur du frontispice de la 1re édition des Fleurs du mal de Baudelaire, publiée à Paris en 1857 par l’éditeur Poulet-Malassis.