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La culture est-elle une seconde nature ?

I La culture comme dénaturation 1 La culture : une négation de la nature 2 L’éducation 3 Le problème de l’émergence II En quoi la culture est-elle naturelle ? 1 La « perfectibilité » de Rousseau 2 La culture nous semble spontanée 3 Une culture qui tend à se constituer en nature III Une nature humaine ? 1 Bilan de I et II 2 Deux états inconnaissables 3 Conséquences sur le processus d’hominisation Nous avons une tendance « naturelle » à arguer de notre nature pour défendre nos actions ou au contraire pour blâmer celles des autres. Nous disons par exemple « c’est ma nature » en encore « c’est le naturel qui revient au galop ». Au quotidien, nous utilisons facilement la notion de nature humaine comme une notion claire et distincte. Or, la définition même de con contenu pose quelques problèmes à l’anthropologue et au philosophe. D’autant plus que c’est la culture qui est couramment admise comme étant le propre de l’homme et comme constituant sa caractéristique fondamentale. La notion de culture présente un double aspect. Elle se définit d’une part comme ce que l’homme ajoute à la nature extérieure par le travail et la technique et d’autre part comme ce qu’il ajoute à sa nature intérieure par l’éducation, c’est dans ce champ que s’inscrit la notion de nature humaine. Négation de la nature, la culture est ce que l’homme invente et transmet et ce par quoi il accède à l’humanité. Cet « état culturel » se donne-t-il spontanément à l’homme comme une seconde nature ou est-il essentiellement le fruit d’une acquisition sans cesse à réitérer par l’effort, le fruit d’une dénaturation ? Le problème est celui de la distinction entre ce qui fait la nature première de l’homme, le donné originel et un état culturel second, pouvant devenir naturel. Comment penser la distinction entre nature et culture en l’homme et comment penser leurs rapports ? Il peut d’abord sembler contradictoire de dire que la culture est une seconde nature puisque le terme même se définit en opposition avec celui de nature, mais comment penser l’émergence de la culture au sein du donné naturel ? Si l’on admet alors que la culture puisse être naturelle à l’homme, n’est-ce pas en vertu du fait qu’elle se constitue elle-même en seconde nature ? A la fin de ce cheminement, ce qui est interrogé c’est la notion de nature humaine elle-même. Peut-on toujours discerner ce qui en l’homme est culturel et ce qui est naturel? En allant au-delà de la considération d’une seconde nature, ne faut-il pas remettre en cause le terme même de nature humaine ? * * * La culture ne peut pas être une seconde nature puisqu’elle est une négation du donné naturel et même une dénaturation. Dire que la culture est une seconde nature apparaît tout d’abord comme contradictoire dans les termes mêmes. En effet, la culture se définit en opposition avec la nature, comme une négation du donné intérieur et du donné extérieur. On a souvent dit que l’homme, dénué d’instinct contrairement aux


animaux, a du lutter pour sa survie en s’adaptant et en transformant son milieu. Ce serait là, l’origine de la vie en société et de toute culture. Mais plus fondamentalement, l’homme est un être de désir qui cherche toujours à aller au-delà de ce qui est donné. A l’origine de la culture, il y a une prise de distance par rapport au milieu naturel qui est le propre de la pensée. Grâce au pouvoir de son imagination, l’homme construit un nouveau monde, un monde culturel qui lui est propre. Le mot culture vient du latin colere qui signifie cultiver. Partant de ce sens, on peut dire que, cultivant son milieu extérieur, l’homme se cultive lui-même en s’imposant des règles. L’homme culturel est donc un être façonné par la technique et l’éducation qui n’a plus rien à voir avec l’être naturel. La culture s’oppose donc à une nature originelle selon un double aspect : elle s’oppose d’abord au milieu extérieur originel qu’elle transforme et elle s’oppose à l’homme de l’état de nature. On ne peut pas nier que la culture est le propre de l’homme et qu’elle est ce qui fait sa différence spécifique par rapport aux autres êtres vivants. Mais, si la culture est le propre de l’homme, elle ne semble pas naturelle dans le sens où elle est innée et spontanée. Elle est certes un ajout qui vient en second mais elle n’est pas ajout naturel, elle est le fruit d’une longue acquisition à réitérer en chaque individu. En effet, le sens du mot culture est solidaire de l’idée de transmission et d’éducation. La culture et ce que l’homme invente et transmet et l’éducation est le processus d’acquisition de savoir-faire et de connaissances conduisant l’homme vers son humanité. L’éducation est d’abord répression de penchants naturels. Dans son Traité de l’éducation, Kant distingue deux domaines : l’éducation physique et l’éducation pratique. Le premier concerne entre autres choses le corps et les penchants naturels de l’élève. S’inspirant que Rousseau, Kant préconise avant toute instruction, phase positive de l’éducation, une phase négative qui est celle de la discipline. Il s’agit de réprimer les tendances spontanées et le désir impétueux. Il faut d’abord apprendre au jeune élève à différer la satisfaction de ses désirs et à réprimer les penchants naturels, c’est-à-dire la nature qui s’exprime en lui. On aperçoit ici que la violence est constitutive du processus d’éducation. Il faut se faire violence pour tuer la nature en nous. Chaque membre de l’espèce humaine doit réitérer cette répression. En effet, l’homme ne s’éduque pas spontanément. Dans son ouvrage Les Enfants sauvages, Lucien Malson étudie trois exemples d’enfants sauvages. Le cas de Victor de l’Aveyron, étudié par Jean Itard au début du XIXème siècle, est le plus parlant puisqu’il est le seul enfant à n’avoir eu aucun contact avec les êtres humains pendant son enfance. Victor ne savait pas parler et était incapable d’abstraction. On a pu analyser la relation entre Jean Itard et son élève selon un modèle triangulaire : nature- élève- culture. Mais l’entreprise de l’éducateur pour mener son élève vers l’état de culture fut un échec. Victor ne réussit jamais à maîtriser vraiment un langage cohérent et construit et ne fut jamais capable d’abstraction. Il ne pouvait nommer un objet sans le voir. Cet exemple nous prouve que la culture n’est pas une seconde nature. Si elle l’avait été, Victor aurait été capable de se constituer lui-même, dans la forêt comme un être de culture. Comment la culture émerge-t-elle ? Le cas particulier des enfants sauvages montre que l’accès à la culture, à l’ensemble des acquisitions qui sont celles de l’être humain et qui le différencient des animaux, n’est pas spontané. La culture suppose toujours un éducateur qui est lui-même arrivé à un état culturel. Si au niveau individuel cela ne pose plus problème, une absurdité logique apparaît à l’échelle de l’humanité. L’homme n’a pas pu s’éduquer lui-même. L’émergence de la culture pose donc un problème logique : l’homme, en tant qu’être culturel, n’a pu venir avant la culture. L’homme culturel ne peut préexister à lui-même. Le cercle vicieux semble


sans issue. Dans ces conditions, rien ne prédisposait l’homme à sortir de l’état de nature. Kant résout le problème en évacuant le cercle vicieux au profit d’un processus dialectique : grâce aux inventions techniques auxquelles il est condamné faute d’instinct, l’homme s’éduque et en s’éduquant il améliore sa technique. Mais ici l’homme semble déjà prédisposé à s’améliorer sans cesse grâce à un défaut de nature. On voit que c’est la nature elle-même qui peut être solidaire de la naissance de la culture. Définir la culture comme une seconde nature apparaît d’abord contradictoire dans les termes et dans la logique, puisque la culture suppose dénaturation et éducation par la violence. Mais le problème de l’éducation à l’échelle de l’humanité ouvre une nouvelle porte. Comment émerge la culture si ce n’est de la nature elle- même ? Une voie semble ouverte pour affirmer que la culture puisse être une seconde nature. En effet, d’où naît la culture si ce n’est d’une prédisposition naturelle ? En quoi la culture peut-elle être naturelle et en quoi peut-elle constituer une seconde nature ? La culture semble en effet naître de la nature elle-même et pourrait bien être une seconde nature. En effet, le concept de perfectibilité élaboré par Jean-Jacques Rousseau dans Le Discours sur l’Origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes rend possible une telle affirmation. La perfectibilité est selon lui une disposition naturelle qui nous donne le pouvoir de nous faire toujours autre que ce que nous sommes. Elle est ce qui nous différencie fondamentalement des autres êtres vivants puisqu’elle est le propre de l’homme. Les circonstances historiques, fruits du hasard, ont oeuvré en parallèle avec la perfectibilité pour mener l’homme vers la société. Quand il l’étudie, Rousseau voit dans cette société une totale dénaturation, une perte de ce qui faisait notre nature première. Chez Rousseau le processus de civilisation, traditionnellement défini comme l’état d’avancement des moeurs et des connaissances dans une société amène tous les maux de l’humanité et principalement les inégalités. Mais il aurait pu en être autrement selon lui, si les circonstances du hasard avaient été autres. De plus, la nature humaine n’est pas immuable et elle change selon les âges de l’humanité. C’est l’un des grands apports de son analyse. Chez Rousseau, par exemple, la raison n’est pas naturelle et apparaît avec la vie en société. Cependant, à l’état social, elle est devenue naturelle à l’homme. La nouvelle nature de l’homme, celle de l’état social, n’empêche pas la persistance de la nature première. L’amour de soi par exemple, qui est une des deux passions naturelles fondamentales, persiste en l’homme si elle n’est pas transformé occasionnellement par le regard des autres qui en fait un forme de passion pervertie, appelée amour-propre. Cette analyse rend possible l’affirmation selon laquelle la culture serait une seconde nature. Cette analyse vaut pour ce qui est de la nature intérieure de l’homme. La culture en tant qu’ensemble d’institutions et de conventions qui unissent les hommes et les font vivre ensemble, se constitue pour nous en seconde nature. En effet, elle nous semble spontanée, comme déjà là. C’est l’analyse que fait Lévi-Strauss à propos que langage dans les Entretiens avec Georges Charbonnier. Le langage nous semble naturel comme toujours présent, il nous semble spontané alors qu’il a été pour nous le fruit d’un apprentissage que nous avons oublié. Ceci peut d’ailleurs être expliqué par le fait que nous naissons dans un monde toujours déjà culturel qui se substitue au monde naturel. Notre milieu, celui de l’espèce est un milieu toujours culturel. L’enfant naît entouré d’une culture qui se manifeste au niveau matériel, concret autour de lui. Sa naissance a déjà été l’objet d’un fait culturel. En effet, les hommes donnent sens et valeurs aux évènements de la vie, sens qu’ils n’ont pas chez les animaux. Il est aussi élevé par des parents déjà éduqués et au nom de normes


sociales et culturelles. Tout est culturel autour de lui. L’école parachève ceci en institutionnalisant l’éducation et par là même la culture. Mais cette culture est à prendre dans un sens différent. Le terme désigne ici une culture personnelle, transmise et assimilée et qui fait la valeur d’un être. Tout cet ensemble fait du monde humain une construction culturelle. On ne peut nier qu’un milieu naturel persiste mais il est toujours transformé, nous lui assignons de plus une valeur toute culturelle. Le monde culturel se superpose donc à ce monde culturel, formant comme une seconde nature. La culture apparaît alors toujours comme un donné, comme quelque chose de spontané mais que nous avons conscience d’avoir acquis et de devoir construire. Notre culture tend aussi à se constituer en nature, la nature étant alors un ordre stable et régi par des lois fixes, immuables et les mêmes pour tous. Les hommes recherchent une certaine stabilité qu’il trouve dans la perpétuation des traditions. En effet, les origines particulières des traditions sont souvent ignorées. Ce qui importe vraiment c’est de perpétuer une identité culturelle, une conscience d’être ensemble, même vide de sens. C’est ce que Maurice Blanchot appelle « souvenir sans souvenir de l’origine ». L’habitude fonctionne sur le même mécanisme. Elle est partout, à tous les niveaux de notre existence parce qu’elle représente une stabilité rassurante. C’est ce qu’affirme Proust dans Albertine disparue quand il se qualifie lui-même d’ « être d’habitudes ». Les habitudes agissent à des niveaux simples et surtout matériels. Elles sont le signe d’un retour vers le concret, descente de l’esprit dans la matière. Un autre exemple qui prouve que l’être humain recherche cette stabilité apaisant serait dans la société civile que propose Rousseau dans le Contrat social. Ce qu’il propose c’est un Etat où les hommes exerceraient leur liberté politique, dans un ordre stable régi par des lois fixes, justes et les mêmes pour tous. L’inégalité est anti-naturelle chez Rousseau, elle résulte d’une perversion de l’inégalité physique naturelle qui n’a aucune incidence à l’état de nature. La rupture entre nature et culture élaborée n’est plus pertinente. En effet, la nature apparaît certes comme un donné non construit mais la culture apparaît elle comme un donné construit et approprié comme une seconde nature. La nature produit la culture et la culture semble vouloir se constituer en nature, dans une recherche d’une stabilité récurrente pour un être à la recherche de sa propre nature. Le problème qui se pose est bien celui de la nature humaine, en tant que synonyme d’essence. Il s’agit de définir un ensemble de caractéristiques immuables, propres à l’homme et qui fondent l’espèce humaine et permettent de reconnaître un autre homme. Il semble d’emblée tentant de refuser d’affirmer que la culture puisse être une seconde nature en vertu d’une distinction traditionnelle qui pose une rupture entre les deux ordres. Mais d’un point de vue logique, les deux ordres ne peuvent être exclusifs. La nature doit porter en elle les germes de la culture que l’homme doit mettre en valeur, sinon elle ne pourrait advenir. La culture se construit alors effectivement comme une seconde nature qui s’ajoute à un ordre préexistant mais sans rupture. C’est l’homme lui-même qui pose sa culture en rupture en en faisant une seconde nature. Mais on observe alors un glissement du sens du mot nature. La première partie du travail envisageait le terme nature comme un ensemble de caractéristiques morales et physiques innées, celles de l’état de nature. Ce qui s’impose désormais, c’est une redéfinition de la notion de nature, qui devient synonyme d’essence. La culture peut alors effectivement entrer dans la définition de ce qui fait la nature de l’homme dans son état présent. Mais la distinction entre nature première et nature seconde est-elle encore légitime ? Ne s’agit-il pas plutôt d’une nature humaine

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