prône : emportée par un souffle épique ou lyrique, sa prose vise à l’émotion et son imagination ne recule pas devant les visions fantastiques. Il revendique les multiples facettes d’une œuvre inclassable : « II y a des études sociales, le petit et le grand commerce, la prostitution, le crime, la terre, l’argent, la bourgeoisie, le peuple, celui qui pourrit dans le cloaque des faubourgs, celui qui se révolte dans les grands centres industriels […] Il y a de la fantaisie, l’envolée de l’imagination hors du réel, des jardins immenses fleuris en toutes saisons, des cathédrales aux fines aiguilles précieusement ouvragées, des contes merveilleux tombés du paradis, des tendresses idéales remontées au ciel dans un baiser. » (Le docteur Pascal.) Ainsi, quel que soit le courant auquel on l’associe, le romancier substitue à la réalité une vision personnelle du monde que son art fait apparaître comme vrai, mais qui est en fait le résultat d’une subtile construction stylistique.
Au XIXe siècle, le roman apparaît donc comme un genre qui n’accepte aucune limite et
revendique toutes les contradictions. Maupassant en résume l’infinie complexité : «Existe-t-il des règles pour faire un roman, en dehors desquelles une histoire écrite devrait porter un autre nom ? Si Don Quichotte est un roman, Le Rouge et le Noir en est-il un autre ? S i Monte-Cristo est un roman, L’Assommoir en est-il un ? Peut-on établir une comparaison entre les Affinités électives de Goethe, Les Trois Mousquetaires de Dumas, Madame Bovary d e Flaubert, M. de Camors de M. 0. Feuillet et Germinal d e M. Zola ? Laquelle de ces œuvres est un roman ? Quelles sont ces fameuses règles ? D’où viennent- elles ? Qui les a établies ? En vertu de quel principe, de quelle autorité et de quels raisonnements ? » (Préface de Pierre et Jean.) Peu à peu, le genre romanesque éclate en une infinité de sous-genres : roman historique, psychologique, policier, d’aventures, épistolaire, fantastique…
A u X X e siècle : les m ille visages du rom an
Le goût pour le roman ne disparaît pas au XXe siècle ; il devient au contraire le genre
le plus prisé et le plus fécond. Il s’enrichit de tout un passé : « l’esprit du roman est esprit de continuité : chaque œuvre est la réponse aux œuvres précédentes, chaque œuvre contient toute expérience antérieure du roman. » (M. Kundera, L’Art du roman.) Il ouvre aussi de nouvelles voies. Avec l’influence du romancier russe Dostoïevski, et la découverte de la psychanalyse par Freud, le personnage n’est plus saisi comme une unité mais exploré dans sa complexité. Il conserve désormais une part d’ombre. Par ailleurs, les ténèbres de l’inconscient affleurent dans l’entreprise romanesque elle-même, comme en témoignent les œuvres de Proust et, plus tard, des surréalistes. Si le roman continue à être un regard sur la société ou une expression de soi, il porte les grandes interrogations tragiques de l’homme sur le sens de son existence et sa place dans le monde. Les atrocités des deux guerres mondiales et des régimes totalitaires entraînent le romancier à réagir dans ses œuvres, soit pour affirmer la nécessité d’un engagement au nom de la justice et la fraternité, soit pour mettre en lumière l’absurdité de toute action humaine. La forme romanesque elle-même est remise en question : les écrivains du NouveauRoman (N. Sarraute, ou Alain Robbe-Grillet) rejettent l’intrigue linéaire, la caractérisation des personnages traditionnels pour faire de l’écriture un instrument mieux adapté au nouveau regard porté sur l’homme et la société. Privé d’identité, le personnage se réduit à un regard ou une parole, le monde qui l’entoure à une vision subjective et fragmentaire, la voix narrative n’est plus celle d’un narrateur omniscient, mais se dissout dans les personnages pour mieux expérimenter les pouvoirs et les échecs de la communication.
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