Philosophie et management


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S’agit-il vraiment encore de philosophie ? Il est en effet important de s’interroger sur le bien fondé de ces approches philosophiques en entreprise. Ne risque-t-on pas de détourner la philosophie de son sens premier ? Ne risque-t-on pas de galvauder un héritage plusieurs fois millénaire pour des finalités purement commerciales ? Il faut en effet être prudent et cependant se rappeler que l’outil en lui-même est neutre et que c’est l’utilisateur ou la finalité qu’il vise qui en fera un outil positif ou négatif. Les consultants en entreprises participants au colloque sont très conscients du risque d’instrumentalisation de la philosophie par la hiérarchie de l’entreprise. Certains choisissent donc de s’adresser uniquement à des individus (coaching individuel) en toute confidentialité. D’autres travaillent en ouverture et indépendance avec les différents acteurs de l’entreprise pour trouver les objectifs communs et la confiance générale. L’éthique des consultants est donc indispensable et ne s’improvise pas. Il ne s’agit pas d’utiliser une technique de plus mais d’adopter une attitude et un art de vivre qui se prouvent par des comportements adaptés et qui peuvent se transmettre vers d’autres. Si

ce n’était pas le cas, nous dit Bernard Schumacher de l’Université de Fribourg (Suisse),

« la philosophie se transformerait en instrument de pouvoir, sonnant le glas même d’une authentique réflexion libératrice. Si la philosophie se doit d’être au service de la Cité, y compris de ceux qui s’occupent du management, elle ne peut le faire qu’en restant fidèle à ce qu’elle est, à savoir un art profondément libre. C’est dans ce sens que la philosophie n’est pas « une ruine pour l’homme », comme le soutenait Calliclès, mais plutôt

un luxe indispensable du management ».1

Il est donc essentiel de garder à la philosophie son objectif premier, c’est-à-dire celui de faire réfléchir, de faire bouger celui qui s’interroge pour aller vers plus d’humanité et de liberté intérieure. La culture de l’entreprise doit donc être ouverte à cela et ne pas voir dans l’approche philosophique un outil de plus pour rendre son personnel plus efficace, mais voir dans cette approche un complément essentiel au bien-être du personnel et de l’entreprise dans un cadre plus large, c’est-à-dire celui de la société dans laquelle cette entreprise est sensée s’intégrer. La philosophie prendra alors une dimension sociopolitique et aidera l’entreprise à fixer ses stratégies non plus seulement en fonction d’éléments économiques mais en fonction d’éléments humains individuels et collectifs. Nous pourrions y voir là, à nouveau, une vision très utopique mais la crise semble jouer le rôle salutaire de remise en question et certains économistes ou cadres d’entreprises n’hésitent pas à franchir ce pas. Gilles Prod’homme, journaliste en témoigne : « Au cours des derniers mois, m’entretenant avec des consultants spécialisés dans le secteur banque-finance-assurance, des responsables bancaires ou des politiques, j’ai entendu fuser des propos de pure philosophie. Certes, l’avènement d’une génération de managers-philosophes incarnant le rêve platonicien du roi-philosophe n’est pas en vue.

(…) . Mais aujourd’hui, le climat général se fait plus propice aux lumières de la réflexion2.

Le changement de mentalité dans les entreprises reflète donc bien l’évolution observée dans la société où la réflexion philosophique progresse dans tous les secteurs. Il ne faut cependant pas tomber dans l’angélisme, c’est ce que rappelle A. Comte Sponville : « le

1 Schumacher Bernard N. Op.cit. 2 Prod’homme Gilles. Bouleversements économiques, sociétaux, managériaux : la réponse des philosophes. Diotime avril 2009 N°40

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