Quelle électricité en France pour 2035 AR v6 © Alain RICAUD Nov-Déc 2019 Page 25
Au plan de la technoscience:
C’est une machine conceptuellement simple mais extrêmement complexe à faire fonctionner compte tenu du fait que par nature, la réaction est divergente. Outre le contrôle des barres qui régulent en permanence la réaction, il faut en continu faire marcher des pompes et des circuits d’eau sans défaillir pendant au moins quarante ans. Or il se trouve qu’au cours des 30 dernières années, les faits nous ont prouvé à de nombreuses reprises dans des accidents plus ou moins graves, que tout ceci est sujet à des éléments de défaillance extérieurs (humains, séismes géologiques, météorologiques …) qui bien que peu probables, se sont le plus souvent avérés comme de dures réalités.
Au plan de la dangerosité:
Aussi improbables35 soient-ils, les risques liés au nucléaire civil ont des effets trop monstrueux sur les populations pour être socialement acceptables. 50 morts immédiats reconnus officiellement, et plusieurs dizaine de milliers d’irradiés à Tchernobyl ; une modification définitive du paysage sur des milliers de km² pour les siècles des siècles, ceci n’a rien à voir avec les conséquences d’un crash d’avion (cf. H. Proglio, patron d’EDF, qui le 16 mars 2011 sur RTL compare les effets d’apprentissage du nucléaire avec ceux de l’aviation: « tout accident d’avion se traduit par une difficulté pour l’industrie aéronautique, mais ça ne condamne pas les avions pour autant »). Ca n’est ni lui ni Éric Besson, ministre de l’époque, qui auraient fait les « héros liquidateurs » pour sauver les populations en danger d’irradiation. On note qu’ il n’a même pas été prévu d’interdiction du survol aérien du centre de retraitement de La Hague 36.
A un moment donné, l’humanité doit savoir choisir entre la vie et les équations économiques : nous sommes à ce tournant de l’histoire.
Au plan de la décision politique:
Mais pour faire ce choix il faut être en démocratie. Une vraie démocratie, pas celle de nos pays où l’on dépose un bulletin dans l’urne tous les deux ou trois ans. En 1974, jeune ingénieur chez IBM, je faisais partie à Nice du mouvement d’écologie politique et je me suis opposé dans de nombreuses manifestations, au choix Gaullo-Pompidolien du gouvernement Messmer proposé par un quarteron de polytechniciens, sans la moindre consultation démocratique. En outre, il s’agissait à l’époque de résister à l’OPEP qui augmentait outrageusement le prix du pétrole (passant de 2 $/baril en 1973 à 12 en 1974, puis à 40 en 1980). L’idée officielle37 était de gagner plus d’indépendance énergétique au moins pour la fabrication de notre électricité. Les faits nous ont montré que sur le coût direct de l’électricité produite, nous étions temporairement gagnants, mais que sur le taux d’indépendance énergétique, le mensonge était grossier38.
35 Rappelons-nous que l’imprévisible est hautement probable (cf. LaThéorie du « Cygne noir », développée par le philosophe Nassim Nicholas TALEB, qui dans son ouvrage nous fait remarquer que l’histoire humaine a été façonnée par des évènements imprévisibles).
36 Cf. le très instructif film de Thomas JOHNSON « Nucléaire en alerte » qui simule en temps réel les conséquences pour les populations d’une fusion du cœur de la centrale de Flamanville.
37 L’idée officieuse est qu’il nous fallait aussi une source de plutonium pour la fabrication de notre armement dissuasif.
38 Notre uranium n’est depuis longtemps plus extrait dans la Loire et en Lozère, mais au Kazakhstan et au Niger. Le nucléaire ne contribue donc pas à l’indépendance énergétique et sa contribution à l’énergie finale n’est que de 20 %.