Quelle électricité en France pour 2035 AR v6 © Alain RICAUD Nov-Déc 2019 Page 35
savoirfaire. Le problème n’est pas que français. Au niveau mondial, la génération actuelle de réacteurs nucléaires dépasse largement ses objectifs de coût ; le temps moyen d e construction d’un réacteur atteint près de dix ans. La compétitivité de la filière nucléaire en est fortement dégradée. Le nucléaire est l’une des rares technologies dont le coût augmente au fil du temps : un EPR construit pour un budget de 7,8 milliards d’euros produirait 1 kWh à plus de 10 centimes, contre 4 pour un réacteur « historique ». Dans le même temps, les énergies renouvelables ont vu leur coût s’effondrer – de 70 % pour l’éolien et de 90 % pour le photovoltaïque depuis 2008. Ces technologies, accompagnées des modes de lissage de la demande électrique et de stockage adaptés, offrent la seule alternative au nucléaire pour produire l’électricité décarbonée indispensable à la réduction des émissions de gaz à effet de serre. L’industrie nucléaire se trouve dans une situation paradoxale. La lutte contre le changement climatique devrait la conduire à une véritable renaissance si ses promesses en matière de coût et de sûreté étaient tenues. En 2017, au niveau mondial, plus de 270 milliards d’euros ont é té investis dans les renouvelables, contre 15 milliards pour le nucléaire. Même la Chine ne table plus que sur 7 % d’électricité nucléaire en 2040, contre 12 % pour l’éolien. L’entêtement nucléaire français risque de nous faire commettre une faute de polit ique industrielle historique : persister dans une filière dont l’avenir se referme, pendant que la véritable transition s’opère sur des secteurs que nos choix de politique énergétique ont trop longtemps ignorés.
La France ne doit pas lâcher cette industrie par inadvertance 56
« Au delà des paroles, plusieurs décisions prises cet été risquent de sceller le sort du choix nucléaire français, bien plus sûrement que ne l’aurait été la fermeture d’un nouveau contingent de centrales. Premièrement, la fermeture de Fessenheim, longtemps promise, semble maintenant irréversible. Cette centrale est-elle la victime expiatoire qui paierait pour les autres – comme Plogoff en 1981 ? Ou bien la tête de liste d’une longue série ? On ne sort de l’ambiguïté qu’à son propre détriment… Deuxièmement, le projet de scission d’EDF, Hercule, isole la production d’énergie nucléaire dans une entité spécialisée, qui pourrait aisément se muer en structure de défaisance. Cela n’a pas de sens : sans les débouchés garantis par le monopole in tégré de la distribution, le risque économique d’un pari d’une telle ampleur ne peut pas être pris – et pourra difficilement être maintenu dans un univers de concurrence. Troisièmement, le programme de recherche du CEA sur la quatrième génération de réacte urs à neutrons rapides, Astrid, a été arrêté en catimini. S’il n’y a plus d’avenir à préparer, le mouvement s’interrompt. Là, l’Etat exprime sa distance avec la filière plutonium (retraitement – MOX – surgénérateur). Plus perversement, la zizanie risque de s’installer entre le monopole électrique et le monopole atomique. Quatrièmement, l’aggravation à un niveau spoliateur du tarif de vente contrainte du kilowattheure d’EDF à ses concurrents (tarif d’« accès régulé à l’énergie nucléaire historique », Arenh), handicape gravement la capacité d’autofinancement des investissements d’entretien et de développement du parc nucléaire (…)
Qui commande, entre EDF, l’Autorité de sûreté nucléaire, Siemens et le CEA ? Sans un soutien affirmé et constant, le nucléaire s’étiole. Avoir contre soi « l’Internationale verte » de la nouvelle gauche écologique mondiale en même temps que le court- termisme financier de Wall Street n’est pas une mince affaire pour ce temple de l’économie réelle productive et du high tech lourd. Sans oublier nos voisins allemands, pour lesquels le succès français constitue un défi permanent à leur supériorité technologique alléguée ; il souligne aussi les contradictions et les disputes interallemandes, qui font payer le surcoût des énergies renouvelables par le très polluant lignite à très bon marché et la dépendance au gaz russe. Heureusement, il nous reste la Chine, bon élève de la technologie française à Daya Bay et à Taishan, qui, dans sa conception confucéenne d’un monde harmonieux, a bien compri s que l’énergie nucléaire est le seul vrai substitut au charbon, au pétrole et au gaz dans les centrales électriques. Ce balancement entre critiques et déclarations de soutien camouflerait-il la tentation de sortir du nucléaire, tout en évitant d’affronte r directement une si lourde responsabilité historique ? L’exception française a résisté jusqu’à présent. S’affirmer comme le meilleur professeur de la diplomatie du climat et le champion mondial de l’énergie nucléaire est un beau sujet de grand débat natio nal et un beau défi, pas si paradoxal qu’il y paraît. »
56 Le Monde du 24 Novembre 2019, tribune de Christian Stoffaës, vice-président du Cercle des économistes. Il a été le directeur de la prospective et des relations internationales d’EDF, après avoir été le collaborateur des pères fondateurs du programme nucléaire français, Pierre Guillaumat et André Giraud