Quelle électricité en france pour 2035 ar v6 © alain ricaud nov-d


Quelle électricité en France pour 2035 AR v6 © Alain RICAUD Nov-Déc 2019 Page 100

choses restent possibles ! Je vois un mauvais signal, défaitiste, dans les annonces du ministre, car elles ne sont pas accompagnées d’un plan qui permettrait, justement, d’engag er l’action. Imaginons qu’il faille, comme l’écrit RTE dans son bilan prévisionnel, recourir davantage aux centrales thermiques pour palier la fermeture de quelques réacteurs. Cela augmenterait effectivement légèrement les rejets gaz à effet de serre – on parle d’une hausse de 2%, pendant quelques années. Mais cette hausse est parfaitement compensable par une politique ambitieuse : oui, on peut réduire significativement les rejets des transports en encourageant des politiques publiques alternatives à la voiture individuelle. Oui, on peut établir un plan de rénovation des bâtiments bien plus ambitieux. Surtout, il faudrait aller beaucoup plus loin aussi que le scénario de RTE en matière de développement des énergies renouvelables. On feint de croire que la solution la plus simple est de prolonger la durée de vie de nos réacteurs au-delà des 40 ans. Mais qui a dit que cette solution était économiquement viable et sans risque ? Quand on voit les difficultés qu’EDF rencontre avec son chantier de l’EPR, les probl èmes de sûreté des installations, quand on sait combien cette entreprise est surendettée, rien n’indique qu’elle soit en capacité, sur le plan industriel et financier, de prolonger ses réacteurs. »

« On ne pourra pas lutter contre le réchauffement climatique en luttant aussi contre l’énergie nucléaire » 93

« Je tiens à dire d’abord que Nicolas Hulot a été extrêmement courageux sur ce dossier, car il a dit une chose à laquelle il croit sincèrement, quitte à froisser tous ceux qui font partie de son écosystème h istorique. Il n’a fait que prendre acte d’une réalité physique : on ne pourra pas lutter contre le réchauffement climatique en luttant aussi contre l’énergie nucléaire. Soyons clair : il y a une hiérarchie des dangers à prendre en compte : 5 ou 6 degrés d e plus sur notre planète, et c’est la guerre partout. Les dangers sont cent fois inférieurs avec le nucléaire civil. Pourquoi est-il irréaliste de penser que les énergies renouvelables vont pouvoir se substituer à la fois aux énergies fossiles et au nuclé aire. D’abord pour des raisons d’investissements. J’ai fait le calcul. En terme d’investissements, l’éolien est 6 à 7 fois plus cher et le photovoltaïque presque 12 fois – même en incluant le coût du démantèlement des centrales. Dans un monde idéal, ce serait possible, mais pas dans le nôtre. Ensuite, parce que les énergies solaires et éoliennes ne sont pas pilotables, c’est dire qu’elles ne peuvent pas être déclenchées quand on a besoin d’électricité, mais quand le soleil brille ou quand le vent souffle – ce qui n’est pas, loin s’en faut, la majorité du temps. Nos économies stables, organisées comme elles le sont, peuvent – elles se permettre que le train de 7 h ne démarre que quand le soleil aura brillé ? Pouvez-vous patienter quelques heures pour prendre votre douche ou de consulter vos mails ? Évidemment, cela aurait des conséquences sociales et économiques extraordinaires, des pertes de 5, 10 ou 20 points de PIB. Si demain, le gouvernement décidait de fermer des réacteurs, il devrait affronter une insécur ité d’approvisionnement que l’opinion sous -estime. Que nous montre l’exemple allemand ? Que l’essor des énergies renouvelables a été coûteux, mais n’a pas du tout fait baisser la capacité installée des centrales pilotables (charbon, gaz, nucléaire). Les 95 GW de production solaire et éolienne ont effectivement « grignoté » la part de production nucléaire, mais il y a toujours le même nombre de centrales – simplement, elles ont fait baisser leur charge de production [elles tournent en sous-régime, NDLR]. Pourquoi ? Toujours pour la même raison : parce que nos économies ont besoin d’énergies pilotables, qui offrent de l’énergie quand on en a besoin. »

Notons que dans son étude de 201794, Jean Marc Jancovici se place en 2050 dans un contexte de non-décroissance de nos consommations avec la promotion sous-jacente d’un renouvellement complet du parc nucléaire existant, de sorte qu’on puisse produire toute notre électricité par cette unique technique, puisque d’après lui, c’est de loin la moins chère et la moins perturbatrice de notre environnement. Si les dix faiblesses du nucléaire qui sont détaillées dans la présente étude sont passées à la trappe, notamment la problématique des déchets, du démantèlement et de la possibilité d’un accident majeur; si les français se prononcent –en connaissance de cause – pour le renouvellement total du parc vieillissant avec des centrales plus sûres, alors allons-y franchement : créons cette fois-ci des centrales nucléaires à co-génération dans la banlieue des grandes métropoles de sorte qu’on puisse profiter des 66% d’énergie thermique actuellement perdus dans les rivières et les nuages (cela représenterait 900 TWh – soit 77 Mtep de chaleur qui ajoutées au 39 Mtep d’électricité représenteraient à elles seules notre consommation d’énergie utile de l’ordre de 116 Mtep en 2018). On résoudrait non seulement notre problème de production d’électricité, mais aussi une bonne partie de la problématique globale grâce au chauffage des villes. Chiche ! Quel gouvernement est prêt à prendre une telle décision ?

93 Jean-Marc Jancovici, associé fondateur de Carbone 4, cabinet de conseil spécialisé dans la transition énergétique

94 https://jancovici.com/transition-energetique/renouvelables/100-renouvelable-pour-pas-plus-cher-fastoche/

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